La fin

« Tu penses à quoi ? À la longueur du soir dans les trains du tiers monde ? À cette femme informe et qui pourtant s’inonde ? … « 

Aujourd’hui, je me lève à cinq heures du matin. Dehors, le soleil est déjà levé, et comme prévu, le ciel est parfaitement dégagé. Tout cela est très bien, pense-je. J’ai, des jours durant, scruté les derniers bulletins météo pour saisir la meilleure occasion de partir à la rencontre du plus grand symbole du pays. Aujourd’hui, je suis heureux de la saisir enfin. Un trajet de métro plus tard, et je prends le train de six heures vingt-cinq à Shinjuku, direction l’ouest, le grand ouest.

« Tu penses à quoi ? À l’avion malheureux qui cherche un champ de blé ? À ce monde accroupi, les yeux dans les étoiles ? … « 

Le train fend l’horizon, et la région des Cinq Lacs m’ouvre sa voie. D’innombrables rizières bordent la route. Au loin, le mont Fuji dessine sa silhouette majestueuse, seule devant l’horizon bleu. Voici le paysage que je suis venu chercher aujourd’hui. Non loin d’ici s’épanouissent les derniers cerisiers. Arrivé dans l’enceinte d’un temple dont peu connaissent le nom, je continue ma marche. Je regarde vers le haut. Une pagode se dresse, tout en haut des marches. Il suffit de les monter, et qu’importe leur nombre, qu’importe ce chiffre qui se mesure en centaines. Jusqu’à ce que, soudain…

« Tu penses à quoi ? Aux biches dans les bois ? Au lièvre dans le vent ? À l’aigle bienheureux ? À l’azur qu’il caresse ? … »

Voici aujourd’hui la définition de l’azur,

Voici toute la beauté du Japon sur une seule image :

Mont Fuji
« Tu penses à quoi ? À ce temps relatif qui blanchit mes cheveux ? À ces larmes perdues qui s’inventent des rides ? … »

Je pense, cher Léo, à cette page qui se tourne, à cette curiosité insatisfaite, à ces souvenirs inconnus pour n’avoir pas été ; sous ce grand ciel printanier, sous cette voûte caressée de pétales, une date m’arrache à ma rêverie pour mieux souligner l’imminence de mon départ. Il ne me reste plus qu’une semaine à vivre dans ce pays, et ce voyage au pied du mont Fuji est le dernier de mon séjour. Après quatorze mois au Japon, je m’en vais dire au revoir à ce pays que j’aime, et que j’ai eu la chance de visiter pendant si longtemps. J’aurais aimé en profiter plus longtemps, et je pars le cœur serré, mais au fond de moi-même, je sais que je ne pourrai pas prétendre ne pas en avoir assez fait.

C’est fini. Le Japon, c’est fini ;

C’est fini, vraiment ?

 

 

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Ceci est le 139ème et dernier billet de mon aventure au pays du Soleil Levant. On mesure la richesse d’une telle expérience lorsqu’elle m’a tant donné à observer, à ressentir et à écrire. Je dédie ce blog à toutes les personnes que j’ai rencontrées grâce à ce voyage, à toutes les composantes de ce formidable jeu d’interactions qui ont contribué à rendre ce séjour aussi exceptionnel, avec par ordre d’apparition dans ma vie : Hamza, Gaétan, Sato-sensei, Phan, Gaëtan, Alban, Roy, Mizue-san, Anh et Khanh, Thanh, Siriwat, Simo, Ossa, Runa, Quan, Tuyen, Fumiki, Maiko, Ayumi, Coline et Marine, Maya, Mayumi, Miina, Hiroki, Kensuke, Kuo-Yen, Florian, Zornitsa, Francesco, Leslie, Valérie, ainsi qu’à tous ceux que je n’ai pas cités, ainsi qu’à, bien sûr, mes plus fidèles lecteurs. À tout de suite, à plus tard, à bientôt :)

Kyushu – Jour 10 / 10 : le temple rouge

Aujourd’hui, c’est mon dernier jour sur l’île de Kyushu et, pour ne pas changer, il pleut. Alors que je planifiais mon séjour, je m’imaginais passer ma dernière journée à Fukuoka, dans le nord de Kyushu, attendant d’y reprendre mon vol retour vers Tokyo. Mais en me levant le matin, je suis pris d’un intense moment de flemme. Dix jours à sillonner tout ce que le Japon compte de plus méridional m’ont relativement fatigué, et plutôt que de me presser, j’opte finalement pour la visite d’un temple de Nagasaki où je n’ai pas eu le temps de venir la veille. Bien m’en prend puisque deux des bâtiments du Sofukuji, dont la construction a là encore été initiée par un moine chinois, sont classés au patrimoine national du Japon. Qui plus est, le temple est précisément désert. Je me retrouve donc tout seul dans le temple, à faire toutes les photos que je souhaite, un moment que j’apprécie… et m’offre ainsi une petite promenade zen dans le calme et la tranquillité des allées.

Et voilà ! Avec Yakushima, Honshu et Miyajima, c’était ma quatrième île japonaise. Plus que 3996 et j’aurai fait le tour.

Kyushu – Jour 9 / 10 : Nagasaki

Plus d’une semaine après mon arrivée sur l’île de Kyushu, il est désormais temps pour moi de partir à la découverte de Nagasaki, dernière étape de mon séjour sur place.

Quand on pense à Nagasaki, la première image qui vient à l’esprit est certainement le bombardement atomique du 9 août 1945, trois jours après celui d’Hiroshima, et ses 150 000 victimes. Néanmoins, l’histoire de Nagasaki ne saurait être réduite à ces événements tragiques. Elle est en effet beaucoup plus riche qu’elle n’y paraît, et d’autant plus remarquable qu’elle a été entièrement construite par les étrangers, les Chinois aussi bien que les Occidentaux, et non par les Japonais eux-mêmes.

Historiquement, vous vous souvenez peut-être que le Japon a connu une longue période de fermeture volontaire au reste du monde, décrétée par les shoguns Tokugawa, entre le 17ème et le 19ème siècle, connue sous le nom de sakoku. Pendant ces deux siècles, Nagasaki a toutefois été l’un des très rares ports du pays où les échanges commerciaux avec l’étranger ont subsisté malgré l’interdiction officielle, au prix d’un strict encadrement. Alors que Nagasaki n’était, au 16ème siècle, qu’un petit village isolé de pêcheurs, c’est dans cette ville que se sont établis des Hollandais grâce à qui le Japon a pu rester à l’écoute des dernières avancées technologiques. C’est aussi à Nagasaki que le commerce extérieur avec la Chine était géré. On y trouve d’ailleurs un temple confucéen qui a été construit par les Chinois eux-mêmes. Et pour finir, grâce à l’influence étrangère, c’est encore Nagasaki qui a été le berceau du christianisme au Japon. Chose rare dans ce pays, on y trouve une église (bâtie par un Français, d’ailleurs) et même une cathédrale.

Bref, Nagasaki est une ville très cosmopolite et sa visite est particulièrement intéressante. Sa proximité de Kujukushima au nord, de Tsushima à l’ouest et de Shimabara à l’est tendraient même à faire de cette ville un must pour quiconque veut voyager au Japon tout en sortant des sentiers battus. Je la recommande vivement.

Kyushu – Jour 8 / 10 : Alban et Imari

Le samedi 11 avril, je connais l’un des moments les plus forts et les plus insolites de mon expérience sur l’île de Kyushu, voire de l’ensemble de mon séjour au Japon.

Pour comprendre mon sentiment, permettez-moi, d’une part, de vous parler (ou de vous reparler) des personnes avec qui j’ai partagé mon quotidien pendant quatorze mois. Je pense avoir évoqué plusieurs fois sur ces pages le nom de la professeur sous la supervision de laquelle j’ai travaillé pendant tout ce temps : Sato-sensei, Imari de son prénom. Par ailleurs, et aux yeux de qui ne le connaissaient pas jusque là, je vous ai également présenté un de mes collègues et amis, également assistant de recherches au NII, et également sur le point de rentrer en France : Alban, dit Yama-chan… ou Yamamoto. Car Alban n’est pas seulement un chercheur accompli, il est aussi un grand passionné de touring, et passe beaucoup de son temps libre sur le dos de sa précieuse bécane, sillonnant toutes les préfectures, toutes les routes du Japon. Or, avant de quitter le pays du Soleil Levant, Alban avait également envie de prendre un peu de bon temps sur les routes de Kyushu début avril. Cela signifie que pendant quelques jours, lui et moi allions nous trouver quasiment au même endroit sur la carte du Japon, au gré de nos pérégrinations.

D’autre part, je ne dirai jamais assez combien Kyushu est une région captivante du Japon. La diversité des paysages et des activités à faire sur place est impressionnante, et ce ne sont pas dix jours qui m’ont suffi à faire le tour de la zone, loin de là. Toujours est-il qu’après le volcan, la forêt primaire, et le château, me voici aujourd’hui en excursion dans la préfecture de Saga, dans les villages potiers dont les porcelaines sont mondialement reputées. Or, bien qu’Alban et moi ayons planifié deux parcours parfaitement distincts sur l’île, aux visées d’ailleurs complètement différentes – lui était là-bas pour profiter des routes et les paysages, moi pour faire du tourisme urbain pur et simple – c’est précisément dans l’un de ces villages potiers que nous nous sommes arrangés pour nous retrouver. Et pas dans n’importe lequel d’entre eux. En fait, nous nous sommes rencontrés à Imari… la ville qui porte le prénom de la femme qui fut notre professeur à tous les deux. Cela valait bien une photo souvenir !

Meet me in Imari !

Une photo qui fut envoyée le soir-même par Alban sur la messagerie de l’intéressée, laquelle semble avoir été bien surprise, et d’une certaine manière, assez touchée par le geste. Elle nous expliquera plus tard avoir déjà visité ce village il y a des années de cela, en revanche, la connaissance d’un élément nouveau, et une coïncidence assez extraordinaire, est à mettre au crédit de notre visite : pour la petite histoire, la ville d’Imari possède une autre gare, nommée… Sato. Beaucoup de Japonais peuvent-ils se flatter d’une telle particularité au sujet de leurs noms ? Rien n’est moins sûr !

Néanmoins, outre ces histoires de patronymes, Imari n’en reste pas moins un superbe village avec des poteries à la hauteur de la réputation. J’aurais aimé en visiter d’autres, non loin de là, et notamment Arita… Mais je n’en ai pas eu le temps. Et, après tout, était-ce vraiment le but de ma visite aujourd’hui ?

Kyushu – Jour 7 / 10 : un soir à Maruyama

Pour ce septième jour sur l’île de Kyushu, je pensais continuer ma progression vers l’ouest en traversant le bras de mer entre les préfectures de Kumamoto et de Nagasaki pour visiter la péninsule de Shimabara, là où se trouve notamment le mont Unzen. Mais ça, c’était sans compter sur la météo. Après une journée de temps plutôt agréable la veille, le temps de ce vendredi matin est exécrable et rend totalement impossible une randonnée au milieu des volcans. Du coup, cette journée se transforme bien malgré moi en une nouvelle journée de transition entre Kumamoto et la suite de mon programme. Le matin, je passe le temps en visitant des musées ; l’après-midi, je prends le ferry puis le train jusqu’à Nagasaki, où j’arrive dans la soirée. Là-bas, le temps s’apaise enfin et c’est à ce moment-là que je me livre à une séance photo nocturne dans le quartier de Maruyama, l’un des tout derniers endroits du Japon où officient encore d’authentiques geishas.

Printemps

Dans les jardins impériaux, le 23 avril dernier.